Homélie du 5° dimanche de carême, année A
célébrée en la basilique Saint François à Assise pour le pèlerinage des étudiants
Jésus tarde. La nouvelle de la maladie de Lazare n'a pas eu l'effet espéré... Pourtant, l'Evangile nous dit que Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. Et même s'il sait, lui, que cette maladie ne conduit pas à la mort, qu'elle va permettre que le Fils de Dieu soit glorifié, il n'est pas pour autant insensible à cette douleur du deuil : arrivant au tombeau, il est bouleversé d'une émotion profonde, il pleure : il partage cette souffrance. Le mouvement naturel serait de courir pour guérir le malade, d'accourir pour porter secours. Jésus va comme se faire violence, dans une décision ferme et consciente, pour ne pas céder à ce mouvement que lui inspire sa sensibilité humaine. Il choisit - comme toujours -  la volonté du Père. Tout le drame et tout l'enjeu de ce récit se nouent dans ces deux jours d'attente. Que veut il nous signifier en agissant ainsi ?
Bien sûr, Jésus veut manifester à tous la volonté du Père qui lui donne pouvoir d'arracher l'homme à la mort. Mais il y aurait eu bien d'autres morts déjà morts pour cela ! Jésus ne veut pas simplement faire savoir qu'il peut arracher l'homme à la tombe, il veut que nous rencontrions personnellement la Résurrection et la Vie.
Ainsi, le récit ne se joue pas autour du miracle, très brièvement relaté : il se joue autour de ces dialogues de Jésus avec les différents interlocuteurs. Marthe, en particulier, va être amenée à manifester, en même temps que son incompréhension (« si tu avais été là... »), la fermeté de son espérance : « mais je sais que maintenant encore, Dieu t'accorderas tout ce que tu lui demanderas » (sous entendu : pour moi). Jésus entend cette demande, puisqu'il répond : « ton frère ressuscitera » ; et c'est là le sommet du récit, où Marthe va passer d'une espérance notionnelle de la résurrection (« je sais... ») à la rencontre de celui qui est le Résurrection et la Vie en personne. Marthe, poussée dans ces retranchements par la situation, va rencontrer et adhérer à Jésus et à sa vie. De sorte que c'est elle qui rencontre la Vie, tout autant que Lazare qui en sera comme l'attestation ! Et nous aussi, nous sommes invités à mettre nos pas dans ceux de Marthe, dans nos attentes déçues et dans notre rencontre avec le Christ.
Dans cette attente, qui désarçonne Marthe, qui nous désarçonne, Jésus veut nous donner l'occasion de rencontrer la Vie au plus intime de nous même. Dans cette attente, nous buttons sur notre impuissance, sur ce corps voué à la mort, comme dit Saint Paul : situations d'injustice ou de conflit qui ne trouvent pas de solution, lumière qui ne vient pas pour un choix important, décalage entre nos désirs et la vie qui s'ouvre devant nous... Il arrive que Dieu nous fasse mariner pour mieux nous saisir - dans un saisissement de tout l'être ! Car Dieu ne veut pas une adhésion superficielle, un accord à la surface de nous mêmes : il veut nous saisir à la racine de notre être, en ce lieu où il est question de vie et de mort ; il veut nous amener à ce point où la foi devient une question de vie ou de mort ; il veut nous introduire dans le mystère pascal, mystère de notre salut.
Finalement, c'est en ce lieu seul que nous pouvons le reconnaître pleinement comme Seigneur de nos vies ; c'est à cet acte d'ouvrir notre tombeau que nous pourrons savoir qui il est vraiment, comme nous le dit Ezechiel : « Vous saurez que je suis le Seigneur quand j'ouvrirai vos tombeaux et que je vous en ferai sortir, ô mon peuple ! » Il nous pousse ainsi dans nos retranchements, nous laisse éprouver les tombeaux de nos enfermements pour pénétrer au plus profond de nos vies. Quelles sont les attentes déçues, quelles sont les épreuves où nous allons le laisser nous rencontrer ?
La conversion, chers amis, est une question de vie ou de mort : s'affronter à la mort pour rencontrer  et nous laisser saisir par la Vie. La conversion est ce processus, sans cesse recommencé, où notre adhésion au Christ se fait de plus en plus profonde, de plus en plus vitale, au fil des jours où la lumière du Christ creuse en nous cette attente, cette promesse où nous expérimentons notre faiblesse et notre péché. La conversion de Saint François illustre bien cela : non pas une conversion foudroyante, mais d'abord la langueur, le vide, l'incertitude, la maladie. L'attente de la volonté de Dieu. Les attraits du monde et de la fête ont perdu leurs charmes, ils ont comme un goût de cendre, mais rien ne se présente encore. Et François va se retirer dans des grottes, ces grottes qui évoquent le tombeau, et qui portent le nom de « prison »... c'est de là que viendra l'illuminer le Seigneur et le lancer en témoin joyeux de l'Evangile ! Des grottes où il reviendra souvent pour se retirer et pour prier, comme pour raviver cette expérience fondatrice de Dieu qui nous tire de nos tombeaux. Et puis il y aura la rencontre du lépreux, et le baiser à cet homme comme déjà putréfié ; plus tard il aura encore à souffrir de la maladie et surtout de son ordre qui lui échappe...
Alors que la mort fait son œuvre en lui, la rencontre avec celui qui est la Vie se manifeste pleinement. En lui, il y a la joie, une joie inaltérable : la joie d'être tiré par Dieu de son tombeau, la joie d'être saisi tout entier dans la main du Père, la joie d'être uni à Jésus dans sa passion et sa résurrection. Une joie qui lui permettra de chanter au soir de sa vie, cloué sur son lit par la souffrance : « Loué sois tu pour notre sœur la mort corporelle, à laquelle nul homme vivant ne peut échapper » : loué sois tu pour notre sœur la mort qui nous permet de recevoir ta vie !
Jésus, par ce choix d'attendre, en assumant son être de chair qui se révolte, ne vient pas en dominateur extérieur de la mort. Ce choix, c'est le choix même de Gethsemani. Celui qui est Résurrection et la Vie affrontera personnellement la mort devant laquelle il frémit. Il connaitra le tombeau. Dans cette attente assumée, il anticipe déjà le combat de sa passion, à la source duquel nous puisons notre force et notre vie. Que cette Eucharistie, où Jésus nous donne toujours de nouveau sa vie dans l'offrande et le sacrifice de la Croix nous saisisse au plus profond de notre être !

Père Samuel Berry, 10 avril 2011
© Groupement de l'Hautil - Paroisses catholiques - Site en ligne depuis le 3 février 2001